Olivier Bourque
Argent
Pour combler leurs besoins de main-d'œuvre, le producteur de jus Lassonde ainsi qu'un de ses sous-traitants font appel à un type d'agence de placement aux pratiques qui sont dénoncées par des groupes de défense des travailleurs immigrants, a appris Argent.
Lors d'une enquête menée en Montérégie ainsi qu'à Montréal, il a été possible de mettre en lumière certaines pratiques qui soulèvent des questions quant à leur respect des normes du travail.
Lors d'un passage à une usine de fortune, propriété de Vergers Idéal, sous-traitant de Lassonde qui a investi les lieux après un incendie, nous avons pu y voir évoluer une demi-douzaine de travailleurs latino-américains qui emballaient des jus Oasis. Ils venaient de Montréal et sont amenés là en autobus chaque matin.
Argent a visité l'endroit muni d'une caméra cachée. Lors d'une conversation informelle, le responsable de l'usine s'est confié même s'il connaissait notre identité. Ces travailleurs sont référés par une agence de placement de Montréal menée par un certain Carlos.
« C'est lui qui est le boss des Mexicains. Nous le payons et c'est lui qui les paye. […] C'est pour ça que je te dis, il doit y avoir une petite crosse là-dedans. Il doit (NDLR : Carlos) s'en garder pas mal, comme je le connais », nous a dit un responsable ne sachant pas qu'il était enregistré.
Nous avons vérifié avec une travailleuse latino-américaine qui parlait français. Elle ne savait pas si elle gagnait le salaire minimum. « Je gagne la paie que me donne Carlos. », a-t-elle dit.
Une agence douteuse
Nous sommes allés à la recherche de cette agence de Montréal. Il s'agit en fait d'une compagnie à numéro qui assure des services et fait également du camionnage, selon le registre des entreprises.
Leur bureau est situé sur la rue Jean-Talon. Il se trouve au fond d'un immeuble sans aucune identification. En haut de la porte, une caméra surveille les arrivées. Nous entrons et après avoir rassuré le propriétaire des lieux, nous lui faisons part de notre intention d'engager des travailleurs agricoles. Il baisse ses gardes et nous réfère à une autre employée.
L'agence nous offre de payer 12,79 $ de l'heure par employé, ce qui comprend le salaire (minimum), les charges et la cote de l'agence.
Mais selon cinq autres agences qui ont pignon sur rue (notamment des agences de travailleurs immigrants) et que nous avons consultées, le tarif par employé ne peut descendre en bas de 15 $. « En bas de ce niveau on ne peut payer le salaire minimum à l'employé », nous a-t-on dit.
Lorsque contacté après coup par téléphone, le propriétaire de l'agence a réitéré que les employés étaient payés au salaire minimum.
Des agences dénoncées
Selon un défenseur de ces travailleurs immigrants, ces agences pullulent à Montréal.
« Nous avons plein de cas ici. Des gens sont exploités par ce type d'agence de placement. Ils travaillent sous pression, parfois ils ne gagnent même pas le salaire minimum », a assuré Aadi Ndir du Centre des travailleurs et des travailleurs immigrants.
Contacté par téléphone, le sous-traitant de Lassonde a affirmé que les employés étaient bien traités même si ce dernier n'a jamais vu leur talon de paie. Selon nos sources, au moins un employé a été payé au noir par l'agence.
Lassonde répond
De son côté, Lassonde ne se cache pas et affirme utiliser les services de cette agence pour sa cidrerie. « Nous avons vu les talons de paye des employés et tout est réglementaire », a affirmé Stefano Bertolli, porte-parole de l'entreprise.
Lassonde n'a pas voulu nous montrer ces documents.