Michel Munger
Argent
Le premier ministre Jean Charest a peut-être ouvert une boîte de Pandore en parlant de la vente de Provigo à Loblaws en débat télévisé: les critiques sur l'alimentation ressurgissent.
Jean Garon, ancien ministre péquiste de l'Agriculture, déplore le manque de contrôle du Québec sur ses épiceries dans une lettre publiée mardi par le Journal de Montréal.
Impliqué dans le maintien du centre de décisions de Provigo dans les années 1980, M. Garon estime que la province a perdu des achats locaux avec le centre de décisions.
Il demande «comment se fait-il qu'entre 1976 et 1985 le taux d'autosuffisance alimentaire du Québec est passé de 47% à plus de 80% et que, depuis, il est redescendu à un creux historique de 30%?»
Au moment d'écrire ces lignes, Argent n'a pas pu obtenir le plus récent calcul du taux d'autosuffisance du ministère de l'Agriculture, des pêcheries et de l'alimentation (MAPAQ).
Questionné par Argent, Jean Garon voit dans l'autosuffisance «notre capacité à nous nourrir nous-mêmes. Ça comprend les produits que nous faisons ici et les exportations qui compensent pour les importations.»
«Si le consommateur ne trouve pas de produits québécois sur les tablettes, il ne peut pas en acheter, ajoute-t-il. Les achats des hôpitaux doivent aussi être surveillés. Il faut vérifier d'où viennent les produits [et favoriser l'achat local].»
Jean Garon estime qu'un maillage entre le gouvernement et les chaînes d'épiceries contribuait à un fort taux d'autosuffisance par le passé. Il vante aussi l'importance des relations personnelles entretenues à l'époque avec Sam Steinberg (Steinberg), Antoine Turmel (Provigo) et Pierre H. Lessard (Metro).
«La vente du contrôle de Provigo pour contribuer à atteindre le déficit zéro [à l'époque du premier ministre Lucien Bouchard], ajoute M. Garon, a été comme débiter la galerie pour chauffer la maison. Après un certain temps, il n'y a plus de galerie et il fait toujours aussi froid.»
Pour l'ancien ministre, «le contrôle de nos chaînes d'épiceries est une question d'intérêt national au même titre que le contrôle d'Hydro-Québec».
La souveraineté, pas l'autonomie
Frédéric Paré, coordonnateur de souveraineté alimentaire à l'Union des producteurs agricoles (UPA), partage une partie de la lecture de M. Garon. «Quand Lucien Bouchard est devenu premier ministre, le gouvernement s'est guidé vers la conquête des marchés mais il l'a fait avec l'accord du milieu.»
«Nous avons commencé à produire davantage que la consommation locale, ajoute M. Paré, mais ce que les Québécois consomment ici vient de moins en moins de notre territoire.»
Le contrôle des centres de décisions des épiciers est important, ajoute le coordonnateur.
«Ceux qui déterminent la proportion de ce que nous consommons [en provenance d'ici] sont les supermarchés, explique Frédéric Paré. On entend régulièrement dire que les supermarchés répondent à la demande, mais ce n'est pas vrai. C'est l'industrie qui les offre avec des campagnes de marketing et des ingrédients susceptibles de plaire.»
M. Paré nuance toutefois la vision de M. Garon, qui visait l'autonomie. «Les États doivent préserver leur capacité d'intervenir, ce que nous n'avons pas toujours à faire dans les autres secteurs. Ce n'est pas nécessaire d'intervenir sur les chips au ketchup, mais il faudrait identifier les aliments de base et agir sur les marchés.»