Denise Proulx
Argent
Les Québécois mangeront-ils bientôt plus de fromages européens pendant que les Parisiens dégusteront du porc québécois?
Même si les négociations pour conclure un libre-échange commercial entre le Canada et l'Europe ne sont pas discutées secteur par secteur, tout indique que l'entente globale, si elle acquiesce à la demande européenne, créera bien des perdants dans le domaine agricole d'ici.
Depuis le début de la semaine, les deux négociateurs, canadien et européen, sont réunis à Ottawa en présence des ministres du Commerce extérieur et de l'Agriculture du Canada et de l'Union européenne. Les discussions, que plusieurs jugent en fin de parcours, risquent de coûter cher aux producteurs laitiers du Québec et de l'Ontario, tout en s'avérant à effet nul pour les producteurs de bœuf, mais rapporteraient gros aux producteurs de porcs du Québec.
«Si le Canada accepte la demande européenne d'augmenter ses exportations de fromages [en échange d'une ouverture de ses marchés pour les viandes de porc et de bœuf], il faudra en contrepartie abaisser la production canadienne, donc ajuster les volumes de lait à produire et à transformer, a commenté Daniel Mercier-Gouin, professeur en agroéconomie à l'Université Laval. Ça représente une fragilisation de la gestion de l'offre.»
Sa crainte est partagée par bien des producteurs laitiers qui, sous le couvert de l'anonymat, ont dit douter des intentions sincères du Canada.
«Faut pas être naïf, a mentionné l'un d'entre eux. Il existe un front pour abolir la gestion de l'offre. Il y a des entreprises qui y gagneraient, car elles pourraient négocier avec les producteurs de lait pour leur marché d'exportation. Les producteurs subiront de fortes pressions pour accepter des baisses de prix.»
«Affaiblir la gestion de l'offre du lait touchera par effet domino les autres productions comme celles du poulet et des œufs de consommation, a commenté Yvan Lacroix, président et chef de la direction de l'Association québécoise des industries de nutrition animale et céréalière (AQINAC).
En amont de ces productions, ce sont des milliers d'emplois et des infrastructures régionales qui seraient affectés, même perdus»
Vendre du porc du Québec
Par contre, les intégrateurs du domaine du porc au Québec pourraient en tirer bien des avantages.
«Pour nous, augmenter toute quantité qui pourrait nous permettre d'exporter du porc vers l'Union européenne, à tarif réduit, va constituer une amélioration», a expliqué Jacques Pomerleau, directeur exécutif de Canada Porc International.
L'homme d'affaires ajoute que deux entreprises québécoises, Les Aliments Lucyporc et Viandes du Breton ont déjà fait les investissements requis pour certifier que leurs viandes sont exemptes d'hormones et autres produits de croissance que rejettent les Européens. «Si nous obtenons une ouverture de ces marchés, ce sera un incitatif pour les éleveurs de justifier ces investissements pour se conformer aux normes européennes.»
Enfin, ni la Fédération des producteurs de lait du Québec (FPLQ), ni Les Producteurs laitiers du Canada (PLC) n'ont voulu montrer d'inquiétude face à la question. «C'est juste de la spéculation, a précisé Thérèse Beaulieu, la porte-parole des PLC. Le ministre Gerry Ritz nous a dit qu'il maintient la ligne dure [en faveur de la gestion de l'offre]. Il y a de quoi rassurer les producteurs d'ici.»
Questionné aux Communes s'il s'engageait à protéger la gestion de l'offre, le premier ministre Stephen Harper a simplement répondu que «c'est la même position que nous avons eue lors de plusieurs négociations internationales», laissant ainsi supposer qu'il comptait la protéger.
C'est du moins l'interprétation qu'en a faite le chef du NPD, Thomas Mulcair, invité à commenter les propos du premier ministre.
«J'ai compris que la gestion de l'offre était protégée et on va exiger ça, a dit M. Mulcair lors d'un point de presse après la période des questions. Le NPD est très ouvert à une entente avec l'Europe en matière d'échanges commerciaux, de libre-échange, on est favorable, on regarde ça d'un bon œil, mais à condition que ce soit favorable pour le Canada.»