Olivier Bourque
Argent
Il y a quelques mois, le président de la FTQ Michel Arseneault n’avait pas hésité à décrire Shell «comme une entreprise délinquante».
Dans le golfe du Mexique, BP a connu toutes sortes de déboires et le public américain ne s’est pas gêné pour décrire la Britannique comme une entreprise irresponsable.
La Française Total se fait constamment rappeler qu’elle est présente dans un pays totalitaire comme la Birmanie alors que Coca-Cola a fait l’objet d’un docu-choc dans lequel on l’accuse d’assassiner des syndicalistes colombiens.
Plusieurs de ces entreprises ont été jugées délinquantes dans le passé. Mais elles devront changer leurs manières de faire, croit le spécialiste de l’image et des relations publiques Bernard Motulsky.
Entrevue
Q. : British Petroleum (BP) a été énormément critiquée lors des dernières semaines. On a dit qu’elle avait été délinquante en ne se comportant pas comme une bonne citoyenne corporative. J’aimerais entendre votre opinion là-dessus…
R. : Il est difficile de la qualifier comme tel. Mais il est clair qu’il y a eu des manques. Le problème avec BP c’est qu’on a voulu sauver de l’argent. Dans cette course à la rentabilité, on a supprimé des étapes et on a pris trop de risques avec comme résultat cette marée noire dans le golfe du Mexique. Donc, elle est responsable de ce gâchis. Maintenant, je dois dire que globalement, on a pris les bonnes décisions après coup. On a géré cette crise avec rigueur. Et il y a une bonne nouvelle : le secteur pétrolier en entier devra revoir ses manières de faire dans le futur. On peut donc constater du positif dans cet événement.
Q. : Et c’est tant mieux. Car il s’agit probablement du secteur industriel le plus délinquant…
R. : Oui probablement, car c’est un secteur névralgique et qui peut être polluant. Vous savez, on déteste les pétrolières, car elles font beaucoup de profits, mais on en a besoin en même temps. On les déteste, car nous en sommes dépendants. Il est vrai que le secteur pétrolier devra changer ses méthodes et nous aurons une bonne occasion de le faire lors du Congrès mondial de l’énergie que Montréal en septembre prochain. Le grand défi reste le même : comment peut-on aller chercher le pétrole, au meilleur prix tout en respectant le milieu ? C’est vraiment le plus grand défi.
Q. : Quels autres secteurs pourraient s’améliorer dans la foulée ?
R. : Le secteur manufacturier n’est pas toujours très en avant. On a en tête plusieurs cas d’entreprises qui ont fait affaires avec des sous-traitants qui employaient des enfants dans des pays en voie de développement. La Québécoise Gildan a d’ailleurs dû se défendre sur ce point il y a quelques années. Apple a également eu des problèmes avec cette situation et a admis avoir eu des sous-traitants qui avaient fait travailler de jeunes personnes en Chine. Mais on sent que leurs actions changent et les tendances sont renversées…
Q. : Pourquoi ce changement de direction chez les entreprises ?
R. : Il y a de plus en plus de pression de la part de la société civile auprès de ces entreprises. Mais il faut aussi le rappeler : les actionnaires et le marché n’aiment pas du tout lorsqu’une société cotée en Bourse se fait prendre la main dans le sac. Les investisseurs peuvent donc influencer positivement en demandant à l’entreprise de changer ses pratiques. C’est très observable dans le milieu financier, mais on l’a très bien vu aussi avec BP : le titre a perdu 50 % de sa capitalisation boursière en quelques mois. Vous pouvez donc être certain que les actionnaires d’autres pétrolières vont demander des comptes. Les entreprises délinquantes n’ont pas d’autre choix que de changer.
Q. : Selon vous, quelles entreprises ont dû changer lors des dernières années ?
R. : Les compagnies qui étaient monopolistiques dans les années 70 n’ont pas eu le choix de s’adapter. Sans dire qu’elles étaient délinquantes, des sociétés comme Bell ou General Motors aux États-Unis avaient une attitude déplorable envers la clientèle. Elles étaient pratiquement seules dans leur secteur et elles faisaient ce qu’elles voulaient. Maintenant, ce sont deux entreprises qui ont entendu le message des consommateurs et ont affiné leurs compétences.
Q. : Est-ce qu’on a raison de demander des comptes aux multinationales les plus en vue notamment McDonald’s ou Coca-Cola, deux entreprises qui ont été prises à partie dans les dernières années ?
R. : Bien sûr. Car on peut changer des manières de faire. Outre la question du travail dans les pays en voie de développement, ces sociétés ont également dû améliorer leur offre sur leur territoire national. Par exemple, McDonald’s comme les autres multinationales de la restauration rapide a dû se défendre lorsqu’on abordait les questions relatives à l’obésité. McDonald’s a donc changé et a évolué. Maintenant, regardez les menus : on y retrouve plusieurs salades et les publicités s’adressent aux jeunes professionnels branchés. Et c’est ce qu’on se rend compte de plus en plus : les entreprises savent qu’elles sont des citoyennes corporatives avec des droits, mais aussi des responsabilités.