Simon Lord
Argent
Couche-Tard vient de vendre son dépanneur de Saint-Liboire, un établissement dont la valeur pourrait atteindre plus de 1 M$, à l'un de ses anciens employés qui l'opère désormais comme une franchise. Il pourrait s'agir d'une manœuvre pour mettre des bâtons dans les roues du syndicat, selon des observateurs questionnés par Argent.
Le dépanneur a été acheté par Alexandre Germain, un ancien coordonnateur aux opérations chez Alimentation Couche-Tard. L'entrepreneur a occupé divers fonctions au sein de l'entreprise au cours des dernières années.
La franchise a été immatriculée le premier mai dernier sous le nom d'entreprise Gestion Alexandre Germain Inc., selon le Registraire des entreprises du Québec.
L'acheteur dit avoir pris connaissance de la possibilité d'achat à travers les médias, il y a quatre mois.
« J'ai lu dans les journaux que la maison-mère voulait vendre le magasin. Comme je travaillais chez Couche-Tard, je connaissais déjà bien l'entreprise. J'ai donc offert de l'acheter et on a accepté ma proposition », raconte-t-il.
L'ancien employé de Couche-Tard refuse toutefois d'expliquer comment il a financé son acquisition. « J'ai fait ça tout seul, comme un grand », lance-t-il.
Des sources craignent qu'il s'agisse d'une vente déguisée permettant ultimement d'affaiblir les démarches de syndicalisation de l'entreprise. Le dépanneur Couche-Tard de Saint-Liboire est le cinquième établissement de la compagnie à avoir obtenu une accréditation syndicale.
La maison-mère aurait financé M. Germain afin de permettre à celui-ci d'acheter la franchise. Comme les marges bénéficiaires de Couche-Tard proviennent essentiellement de la branche d'entrepôt de l'entreprise, le dépanneur pourrait prétendre ne faire aucun profit.
Le syndicat serait alors forcé d'accepter des salaires moindres. Les employés pourraient même questionner l'utilité de payer des cotisations syndicales si les conditions de travail ne justifient pas celles-ci. La maison-mère rachèterait alors le dépanneur, débarrassée du syndicat, croient les gens contactés par Argent.
Les dépanneurs de Pierrefonds et de Saint-Hubert se sont aussi syndiqués, tout comme ceux situés à l'angle des rues Jean-Talon et d'Iberville et des rues Saint-Denis et Beaubien, à Montréal. Ces deux derniers ont été cependant fermés par l'entreprise.
Acquisition louche
Le nouvel acquéreur du dépanneur rejette la théorie du revers de la main. « Ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. Je me suis financé par moi-même. C'est ça être entrepreneur », assure Alexandre Germain.
Au moment de publier, la direction d'Alimentation Couche-Tard n'avait pas retourné nos appels.
Le syndicat refuse de se prononcer sur la théorie avancée. Serge Fournier, président de la Fédération du Commerce de la CSN, estime toutefois que l'achat paraît étrange.
« Il nous semble curieux que cet homme puisse acheter du jour au lendemain. C'est quand même le plus important dépanneur Couche-Tard de la province. Nous doutons de sa capacité de financer un tel achat », dit-il.
Pas opposé à la syndicalisation
Alexandre Germain assure qu'il ne compte pas s'opposer à la syndicalisation de son établissement. L'article 45 du Code du travail prévoit le transfert de l'accréditation syndicale au nouvel employeur.
Mais si le dépanneur est racheté par la maison-mère, le transfert pourrait à ce moment être contesté par Couche-Tard, avancent des sources. Dans le pire des cas, l'entreprise « gagnerait du temps ».
Alain Barré, professeur en relations du travail à l'Université Laval, amène plus de précisions.
«S'il s'agit d'une vente, il n'y a aucun doute, l'accréditation et la convention collective continuent de s'appliquer, même si Couche-Tard rachète le dépanneur», dit-il.
S'il s'agit d'une franchise ou d'une concession partielle comme c'est le cas du dépanneur de Saint-Liboire, toutefois, l'article 45 serait plus difficile à appliquer. «Si l'établissement cesse ses activités et que le celui-ci est rétrocédé à Couche-Tard, la convention collective ne lierait pas la maison-mère. L'accréditation syndicale demeurerait, toutefois», ajoute M. Barré.