Jean-François Cloutier
Argent
L'acquisition de l'abattoir Levinoff-Colbex, de Saint-Cyrille-de-Wendover, par la Fédération des producteurs de bovins du Québec (FPBQ) devrait coûter au moins 30 M$ aux contribuables québécois, qui avaient déjà offert une aide de 19 M$ aux producteurs pour les aider à surmonter la crise de la vache folle en 2004-2005.
Censée permettre aux producteurs de bœufs d'obtenir le « juste prix » pour leurs bêtes, la gestion de l'abattoir, acheté au coût de 62,5 M$ par la FPBQ, aura finalement fait exploser la facture pour Québec.
Le bras de l'État québécois, Investissement Québec, a contribué à hauteur de 19,5 M$ à l'acquisition en faisant un prêt à la Fédération. Une marge de crédit de 10 M$ contractée auprès de la Banque Nationale était aussi garantie par IQ.
En fin d'après-midi, mardi, la porte-parole d'IQ, Chantal Corbeil, n'avait pas rappelé Argent pour chiffrer la perte attendue. Selon plusieurs observateurs, il est toutefois vraisemblable que la société d'État perde toute sa mise dans l'aventure.
L'Union paysanne, un syndicat qui s'oppose au monopole de l'UPA dans le domaine agricole, soutient que la Fédération a réussi le tour de force de transformer en six ans une « entreprise privée rentable » en « une entreprise UPA en faillite technique ».
L'abattoir aurait subi des pertes annuelles entre 5 et 9 M$ depuis 2007, selon l'ex-président de l'Association de défense des producteurs de bovins, Rudolphe Bingelli.
En entrevue, il a souligné que la Fédération a été aveuglée par une situation on ne peut plus temporaire et a payé un prix « quatre fois trop élevé» pour l'abattoir.
« On avait des experts qui nous disaient que ça valait 15 M$ tout au plus », a-t-il expliqué.
Pendant la crise de la vache folle, l'abattoir a généré des profits mirobolants parce qu'il pouvait acheter des bêtes à 10% de leur valeur habituelle et revendre leur viande à prix normal aux McDonald's de ce monde.
« Les producteurs n'ont pas fait d'argent avec la crise de la vache folle. Les consommateurs non plus. C'est entre les deux que l'argent est allé », a-t-il expliqué.
Une mauvaise transaction
Selon le député péquiste André Simard, qui a mis la main sur des documents gouvernementaux grâce à la loi d'accès à l'information, la décision d'acheter l'abattoir allait à l'encontre de l'avis des experts.
« Les fonctionnaires de tous les ministères disaient que c'était une mauvaise transaction », soutient-il.
M. Simard a souligné que les frères Cola, qui ont vendu l'abattoir, ont versé 174 000$ en contributions au Parti libéral depuis dix ans.
En 2005, pourtant, Laurent Pellerin, le président de l'Union des producteurs agricoles (UPA), se réjouissait.
« L'acquisition de Levinoff-Colbex représente une véritable réussite collective qui fait l'envie de bien des producteurs canadiens », soulignait-il dans un quotidien sherbrookois.
La porte-parole de la Fédération des producteurs de bovins, Sonia Dumont, a expliqué les difficultés de l'abattoir depuis son acquisition par le prix supérieur offert aux producteurs.
« Quand les frères Cola étaient propriétaires, ils ne recevaient presque rien pour les animaux », a-t-elle dit.
Malgré les déconvenues de l'abattoir, le ministre de l'Agriculture, Pierre Corbeil, s'est dit disposé à accorder une nouvelle aide financière à l'abattoir afin de permettre sa relance. « Les propriétaires sont au courant de l'aide que nous sommes prêts à apporter », a-t-il mentionné.