Entrevue avec Pierre Karl Péladeau
Carl Renaud
Argent
Argent :
Comment l’acquisition de Vidéotron s’est-elle retrouvée à l’agenda de Quebecor?
Pierre Karl Péladeau :
«Quebecor a commencé vers 1995 à s’interroger sur les nouveaux canaux de distribution. C’était le début de l’ère numérique. Nous n’avions pas d’orientation définitive, mais la nécessité du virage numérique germait. Quebecor avait créé une filiale multimédia et obtenu le portail Canöe en acquérant Sun Media. On possédait des journaux et des portails, mais on devait trouver comment les distribuer. À la fin des années 1990, Vidéotron souhaitait qu’on brasse des affaires ensemble. On a pensé jumeler nos forces de fournisseur de contenu et de fournisseur d’accès internet. Comme Vidéotron voulait le contrôle, nous n’avons pas pu nous entendre. Quelques années après, la Caisse nous a proposé une association parce que Rogers avait déposé une offre pour Vidéotron. Vous comprendrez que la Caisse a suscité notre intérêt »
Argent :
Des experts questionnaient votre décision. Quebecor n’avait pas d’expertise en câblodistribution et la concurrence des distributeurs de signaux par satellite était de plus en plus vive. Est-ce que Vidéotron était un pari risqué?
PKP :
«C’était le plus gros risque de toute l’histoire de Quebecor. Nous n’avions pas d’expertise en câblodistribution, mais nous étions en mesure de nous entourer de personnes compétentes. Il y avait l’aspect technique, mais on savait comment gérer une entreprise, des clients et commercialiser des produits»
Argent :
Les premières années ont été ardues. L’éclatement de la bulle technologique a fait fondre la valeur de filiales. Quebecor et la Caisse ont dévalué leurs investissements. Les dettes étaient élevées. Est-ce que vous avez éprouvé des regrets ?
PKP :
« On a toujours été persuadé que l’on construisait une base pour assurer la croissance des 20 à 30 prochaines années. Les dettes étaient très élevées, mais on a travaillé fort pour changer la culture de la compagnie. C’était notre responsabilité de dirigeants. On l’a fait avec beaucoup de succès »
Argent :
Vous avez rapidement sabré les dépenses de Vidéotron. Un conflit de travail a éclaté avec les techniciens. Pourquoi une telle révolution?
PKP :
« Vidéotron passait d’un monopole à un environnement concurrentiel. On devait changer la culture. Le service à la clientèle était déficient alors on l’a amélioré. Il fallait aussi être discipliné dans la réduction de nos dettes. Les résultats sont là parce qu’on a satisfait les attentes de nos clients avec nos produits. Vidéotron est l’entreprise de télécom la plus respectée selon la revue Commerce et 97 % de nos clients sont satisfaits »
Argent :
Vidéotron est le cœur de Quebecor depuis la disparition de l’imprimeur Quebecor World. Que serait devenue l’entreprise si la transaction avait échoué?
PKP :
« Probablement que Quebecor végéterait parce qu’elle n’aurait pas pris le virage numérique qui était nécessaire pour un groupe médiatique. Il était important d’élargir les canaux de distribution pour rejoindre toutes les audiences. Les nouvelles technologies ont bouleversé la gestion de l’information. Dans ce contexte, la combinaison du contenu et du réseau de distribution est une formule gagnante »
Argent :
Aviez-vous un plan « B » si Rogers avait gagné le combat?
PKP :
« On avait tellement de travail que nous n’avions pas le temps de développer un plan « B ». On était persuadé que l’achat de Vidéotron allait se concrétiser »
Argent :
Initialement, la Caisse de dépôt prévoyait se retirer de Quebecor Media à l’occasion d’une inscription en bourse. Est-ce toujours à l’agenda?
PKP :
« On continue de réfléchir à la question, mais la Caisse et Quebecor croient que la meilleure façon de valoriser les actifs est de demeurer privée. Les sociétés entrent en bourse pour améliorer leur bilan. Nos dettes sont plus élevées que la moyenne de l’industrie, mais on est capable de rembourser »
Argent :
Vidéotron est très lucrative depuis quelques années avec la télévision numérique, internet et la téléphonie. Vous venez de lancer votre réseau sans-fil. Quelle sera la suite?
PKP :
« Vidéotron est la plus importante de nos locomotives. Nous allons continuer à la développer avec la mobilité, car la pénétration est peu élevée au Canada. Notre réseau va nous permettre de contrôler notre développement. Nos expectatives sont élevées dans le sans-fil puisqu’on a eu beaucoup de succès avec la téléphonie traditionnelle »