Denise Proulx
Argent
Alors que le ministre des Finances Jim Flaherty interpelle à son tour les entreprises pour qu'elles investissent davantage dans l'économie, deux banques canadiennes annoncent des profits records en milliards de dollars.
Bien des experts pensent que les institutions financières doivent retourner plus d'argent dans l'économie. Nationalisation, achats d'actifs par la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), incitatifs pour soutenir le démarrage d'entreprise et l'innovation. Les moyens suggérés sont nombreux pour que les banques fassent plus.
« Les banques doivent revenir à leur mission première, soit prêter de l'argent », croit Jacques Fortin, professeur en sciences comptables à l'école des Hautes Études commerciales (HEC)
À son avis, elles misent trop sur les profits depuis qu'elles sont devenues des assureurs, des gestionnaires de fonds mutuels et des spéculateurs sur les grands marchés monétaires. « Plus le temps avance, plus elles pensent que leurs opportunités de gains n'est plus dans l'économie réelle », observe-t-il.
Exiger d'investir dans les entreprises
Ne pourraient-elles pas réserver une partie de leurs liquidités, évaluées à 25 % de leurs avoirs, pour les jeunes entreprises? Michel Nadeau, directeur général de l'Institut sur la gouvernance d'organisations privées et publiques (IGOPP) suggère aux gouvernements d'en faire une demande ferme.
« Les États devraient exiger qu'elles investissent 2 à 3 % de leurs actifs dans le capital de risques. Ils devraient leur fixer des objectifs trimestriels pour aider au démarrage des entreprises », dit-il. Si les banques demeurent récalcitrantes, il juge nécessaire que les gouvernements aient alors le courage de les y contraindre par législation.
« Le gouvernement Harper et son ministre Flaherty a baissé radicalement le taux d'imposition des entreprises de 22 à 15%, prétextant que ces entreprises réinvestiraient leurs profits dans l'économie. Si elles ne le font pas, il faudra rehausser leurs impôts et taxer les transactions », propose de son côté, Léo-Paul Lauzon, le titulaire du Laboratoire d'études socio-économiques de l'UQÀM.
Nationaliser les banques ?
Le professeur milite même pour que l'État mette carrément la main sur les banques, en totalité ou en partie. Il donne en exemple le Brésil, où le gouvernement a acheté des actions, connues sous le nom de « golden shares », dans des grandes entreprises et banques. Il peut ainsi intervenir dans des décisions stratégiques pour soutenir le développement économique du pays.
Yves Michaud, le porte-parole du Mouvement d'éducation et de défense des actionnaires (MÉDAC), estime aussi que l'État devrait être un grand actionnaire, par le biais de la CDPQ.
« Elle pourrait faire des propositions lors des assemblées générales des actionnaires, et agir davantage dans l'économie québécoise. On pourrait acheter la Banque Nationale. Il ne serait pas difficile de faire mieux que les banques en termes de prêts aux entreprises », croit-il.
L'idée n'enchante pas nécessairement. Maurice Marchon, professeur à l'Institut d'économie appliquée aux HEC est en total désaccord.
« On est dans un système capitaliste. Si les banques, comme les entreprises, voient des opportunités d'investissement rentables, elles vont le faire ». Le spécialiste de la finance rappelle que la nationalisation tous azimuts, comme l'a vécu l'Allemagne de l'Est et l'URSS a démontré que cela ne marchait pas.
Le comptable Jacques Fortin partage cet avis. « Cela devient un rôle politique et ce n'est pas dans la mission de la CDPQ. Se mettre à vouloir contrôler les financiers et les banques, c'est très risqué de le faire avec l'argent des citoyens qui ont travaillé toute leur vie pour avoir un régime de retraite. On brouille sa mission », conclut-il.