Le mercredi 16 mai 2012

Affaires

Fonds de travailleurs : des bilans gonflés ?

15 février 2012 | 07h02
ARGENT  
Les fonds de travailleurs affichent des chiffres reluisants sur leur apport économique. Mais, derrière cette façade lustrée, le bilan est toutefois moins rose, selon des experts.
Jean-François Cloutier
Argent

En pleine saison des cotisations REER, les fonds de travailleurs affichent des chiffres reluisants sur leur apport économique. Mais, derrière cette façade lustrée, le bilan est toutefois moins rose, selon des experts.

 (Photo: Agence QMI)

S'il faut en croire son dernier rapport annuel, le Fonds de solidarité FTQ a permis la création, le maintien ou la sauvegarde de pas moins de 465 000 emplois au Québec entre 1990 et 2011.

Pour la seule année 2011, ce n'est pas moins de 160 789 emplois que le Fonds a créés, maintenus ou sauvegardés au Québec, selon son rapport.

On compte dans ce total 83 071 emplois directs, 44 162 emplois indirects et 33 556 emplois « induits». Des chiffres en hausse constante et rapide depuis 2007.

Pour ce qui est de Fondaction CSN, dont la taille est moindre que celle du Fonds FTQ, le rapport annuel fait état de 23 154 emplois sauvegardés, maintenus ou créés « attribuables à ses activités» en 2011.

Les chiffres véhiculés par les fonds de travailleurs sont-ils réalistes ?

Le problème, c'est qu'il est très difficile de savoir avec exactitude combien d'emplois ont été générés par l'action des deux fonds en tant que telle, souligne Claude Montmarquette, économiste au centre de recherche CIRANO.

Le spécialiste estime qu'une évaluation réaliste des emplois «créés, maintenus ou sauvegardés» par ces deux fonds aurait consisté dans le relevé de cas très précis. « Il aurait fallu considérer seulement les entreprises qui auraient fermé ou qui n'auraient pas investi sans eux », dit-il.

Or, à cet égard, force est de constater que le bilan récent apparaît à première vue beaucoup moins positif.

L'entreprise IPL, de Saint-Damien-de-Bellechasse, a été rachetée en novembre 2010 par le Fonds FTQ et Novacap, précisément pour éviter qu'elle ne soit vendue à des Américains. Il s'agit donc d'un cas où le Fonds a joué un rôle déterminant pour conserver des emplois au Québec. Mais, depuis son acquisition, elle n'a pas cessé de décroître, fermant son usine de Lawrenceville (125 emplois) et vendant IPL Extrusion à des cadres de l'entreprise.

Yellow Média, une grande entreprise montréalaise, a aussi licencié des centaines de travailleurs, malgré les 50 millions $ investis en débentures par le Fonds de solidarité en 2009. L'entreprise est menacée de défaut de paiement.

Le géant Transcontinental a supprimé 1500 emplois en 2009, l'année où il recevait un financement de 100 millions $ du Fonds.

Allianz-Madvac, de Boucherville, dans lequel le Fonds a investi en 2005, a fermé en mars 2011, remerciant 90 employés syndiqués.

M. Montmarquette signale qu'il faut aussi considérer le coût fiscal des investissements des fonds de travailleurs pour les contribuables. «On nous parle toujours des retombées, mais on nous dit rarement combien ça coûte», explique-t-il.

Pas un cas isolé

Spécialiste des statistiques régionales à l'INRS, André Lemelin partage l'opinion de M. Montmarquette sur le gonflement généralisé des retombées de projets subventionnés. Il dit avoir lui-même vécu cette pression, en réalisant une étude pour une ONG. « Les chiffres étaient trop conservateurs et l'année suivante, on a fait appel à un autre consultant », explique-t-il.

M. Lemelin ne conteste pas la validité de la méthodologie des études qui évaluent les créations d'emplois, mais il souligne qu'on a tendance à mettre les données positives en valeur et à enfouir des nuances cruciales dans des notes de bas de page.

Le porte-parole du Fonds FTQ, Patrick McQuilken, a expliqué que le calcul du Fonds reposait sur des estimations faites à l'interne, à partir de données fournies par les entreprises. Il nous a référé à une étude de la firme Secor, datant de 2010, qui mesure l'impact des investissements du Fonds.

Or, en entrevue à Argent, un des auteurs de l'étude, Daniel Denis, a admis que le Fonds exagérait en s'attribuant tous les emplois créés par les entreprises où il investit.

Selon lui, moins de 20 % des emplois directs dont le Fonds se réclame sont attribuables directement à son action. Quant aux emplois «induits», ils consistent dans les emplois engendrés par les dépenses des travailleurs ayant reçu un emploi « direct », a-t-il expliqué.

Aucun responsable de Fondaction CSN n'a souhaité s'exprimer sur le sujet. Son président, Léopold Beaulieu, a refusé notre demande d'entrevue.

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