Le vendredi 10 février 2012

Mettre en valeur nos compétences

15 janvier 2010 | 06h09
 

par Diane Bellemare

Au-delà des réductions de dépenses et augmentations de revenus, le gouvernement du Québec ne pourra retrouver de manière durable l’équilibre budgétaire sans une mise en valeur de tous les talents que recèle le Québec. En effet, si la crise économique récente a ébranlé la santé financière du gouvernement du Québec, le vieillissement de la population est le phénomène qui menace le plus sérieusement le retour à l’équilibre budgétaire. Sans réformes majeures au chapitre de l’éducation, de la formation et des politiques de main-d’œuvre nécessaires pour accroître la productivité et la richesse collective, le vieillissement de la population s’accompagnera d’une hausse du déficit budgétaire car les dépenses en santé et services sociaux augmenteront alors que les revenus de l’État diminueront. Par contre, une réforme touchant l’éducation et la main-d’œuvre visant à mieux répondre aux besoins de l’économie permettrait de dégager à terme une marge financière d’au moins 1 milliard de dollars.

 

Le vieillissement de la population et la réduction de la population en âge de travailler sont inévitables(1). D’ici quinze ans, 25% de la population du Québec aura plus de 65 ans alors que c’est 15% aujourd’hui. Selon de récentes prévisions, dans trois ou quatre ans seulement, la population en âge de travailler (15 à 64 ans) diminuera. La main-d’œuvre risque de diminuer et les pénuries de main-d’œuvre seront encore plus sérieuses qu’aujourd’hui, notamment dans les secteurs de la construction et de la fabrication ainsi que dans ceux de la santé et à éducation. Certaines régions en souffriront davantage alors que l’arrivée des nouveaux immigrants concentrés dans la grande région de Montréal pourra les atténuer quelque peu.

Alors que j’étais professeur de sciences économiques, j’ai analysé les politiques de main-d’œuvre et d’emploi au Québec, au Canada comme ailleurs dans le monde(2). Des stratégies d’éducation, de formation continue et des programmes de main-d’œuvre articulées en fonction des besoins du marché du travail peuvent atténuer les conséquences du vieillissement de la population et des pénuries de main-d’œuvre. Elles peuvent stimuler la productivité et la croissance économique.

Dans un texte complémentaire à celui-ci, Ian Irvine explique comment une augmentation de l’âge moyen de la retraite peut faire partie de la solution. Ici, je trace les grandes lignes d’une stratégie pour reconnaître et développer nos compétences, et ainsi créer plus de richesse collective.

De nombreuses expériences européennes et américaines sont concluantes en la matière(3). D’ailleurs, les entreprises qui performent sur une longue période investissent dans leurs employés. Ainsi, on ne bâtit pas une économie prospère sans se soucier de ses ressources humaines et on ne peut développer les compétences de la main-d’œuvre sans prendre en compte les besoins des entreprises et de l’économie en général.

Accroître la productivité en investissant dans nos ressources humaines

Les besoins de l’économie du Québec ne sont pas les mêmes aujourd’hui que ceux d’hier. Dans les années 70, le défi principal était d’intégrer les baby boomers qui arrivaient en masse sur le marché du travail. Aujourd’hui, il faut compenser leur retrait massif du marché du travail tout en faisant face à une mondialisation de l’économie, ce qui constitue en soi un défi extraordinaire. C’est pourquoi il est urgent que, d’une part, les entreprises du Québec cherchent à augmenter leur productivité et que, d’autre part, d’autres se développent dans des secteurs à forte valeur ajoutée, des secteurs qui créent de la richesse, en d’autres mots, des secteurs où la productivité est plus élevée. Le secteur de l’économie verte respectueux de l’environnement en est un.

Accroître la productivité, c’est produire plus avec moins. C’est produire plus de valeur avec moins de temps. Produire plus de valeur, c’est produire des biens et services de qualité, des biens et services pour lesquels les consommateurs d’ici ou d’ailleurs sont prêts à payer. Pour produire plus avec moins, il faut être ingénieux. Pour cette raison, plus que jamais le développement économique des sociétés repose sur la matière grise. Tant mieux si une société abonde en ressources naturelles, comme c’est le cas au Québec, mais c’est avec la matière grise que l’on peut les exploiter de manière profitable.

Deux ingrédients sont stratégiques pour réaliser ce virage économique : des investissements dans le développement des compétences et des investissements en équipement. Très souvent, l’un ne va pas sans l’autre. Les entreprises qui investissent dans la machinerie en oubliant de former leurs employés ne connaissent généralement pas beaucoup de succès. Dans les dernières années, nous avons privilégié l’accroissement du capital physique comme facteur de productivité. Il est maintenant temps de focaliser sur le capital humain.

Dépenser plus efficacement en éducation et en formation continue

L’investissement collectif en éducation et en formation continue est d’autant plus nécessaire que la majorité des gens actuellement sur le marché du travail le sera encore dans 25 ans et certains d’entre eux pour trente à quarante ans. Si, en 2010, les Québécois sont généralement d’accord avec l’énoncé suivant « Qui s’instruit et qui se forme, s’enrichit », la réalité québécoise ne le reflète pas.

En effet, le taux de décrochage scolaire au Québec est le pire au Canada après les Prairies : c’est 39% des garçons et 30 % des filles qui ne terminent pas leur secondaire dans les délais prescrits et la situation ne s’améliore guère. Les étudiants québécois s’inscrivent plus qu’ailleurs dans le monde, en formation générale, plus socialement valorisée, et ils décrochent. Ceux qui choisissent la filière professionnelle ou technique offerte en établissement scolaire, plutôt qu’en entreprise comme dans de nombreux pays, présentent aussi des taux de décrochage anormalement élevés. Pourquoi la formation qualifiante en entreprise est-elle moins répandue au Québec qu’ailleurs? Pourquoi la reconnaissance des compétences acquises en milieu de travail est si peu développée?

Aussi, de nombreuses personnes aptes au travail sont condamnées à demeurer sur l’assistance-emploi et cela même en période de croissance économique : en 2007, alors que le taux de chômage est à son plus bas niveau depuis des décennies, on dénombrait plus de 140 000 prestataires d’assistance-emploi aptes au travail qui reçoivent des prestations pour une durée moyenne de 9 ans. En 2007, 134 000 Québécois reçevaient des prestations régulières d’assurance-emploi pour une durée moyenne proche de 20 semaines alors que près de 28% des prestataires les épuisent en totalité. Pendant cette période, on dénombrait officiellement 298 400 chômeurs au Québec alors que les entreprises se plaignent de ne pas trouver d’employés. Pourquoi notre marché du travail est si peu performant?

En effet, ces réalités sont troublantes et soulèvent bien des questions sur la pertinence de nos façons de faire notamment en matière d’éducation et de main-d’œuvre. Si nos systèmes d’éducation et de formation continue étaient plus intimement liés au marché du travail et répondaient mieux aux besoins des entreprises et des individus, on pourrait réduire le décrochage scolaire, inciter davantage d’adultes à se former, rentabiliser nos investissement en éducation et en main-d’œuvre ainsi qu’accroître notre richesse collective.

Un grand chantier pour alimenter la création de richesse

Voici en quelques lignes des stratégies que plusieurs pays ont mises en place pour améliorer la productivité de leur main-d’œuvre.

1 - Donner une impulsion majeure au système de reconnaissance des compétences acquises en milieu de travail. Depuis déjà près de 10 ans, la Commission des partenaires du marché du travail délivre des certificats de reconnaissance des compétences pour certains métiers. C’est très bien, mais ce n’est pas suffisant. Il faut développer ce système qui demeure un secret bien gardé. Et surtout, il faut bien le développer en s’inspirant de ce qui se fait ailleurs. Il faut certifier des compétences larges qui permettent aux individus de pouvoir planifier un profil de carrière et non un cumul de compétences qui débouchent sur un cul de sac. Le Québec pourrait s’inspirer notamment du système britannique où l’on a réussi à l’implanter même dans le milieu scolaire. En effet, certaines écoles offrent en plus du diplôme scolaire une certification « National Vocational Qualifications » (NVQ) qui assure l’employeur que les étudiants possèdent non seulement les connaissances prévues au diplôme mais aussi des compétences professionnelles certifiées d’un niveau de base. Au Royaume-Uni, ce système s’applique aux compétences de base (savoir lire, compter, utiliser l’ordinateur) mais également aux compétences professionnelles (travail de bureau, opérateur de machine, gestionnaire, soins infirmiers, etc). Mieux on reconnaîtra les compétences que les travailleurs possèdent déjà, moins ceux-ci auront besoin de suivre des cours formels pour obtenir un diplôme attestant de ce qu’ils savent déjà. Voilà une source appréciable d’économies pour le système d’éducation.

Inversement, il faut que les individus qui ont acquis des compétences en milieu de travail puissent, s’ils le désirent, parfaire une formation scolaire en vue de l’obtention d’un diplôme. En d’autres mots, il faut une certaine fluidité et correspondance entre le régime scolaire qui prévoit des diplômes et le système de reconnaissance des compétences.

2 - Revoir nos filières secondaires, professionnelles et collégiales. Peut-être les collèges devraient-ils devenir des lieux de formation professionnelle et technique pouvant mener à des carrières scientifiques ? Peut-être le collégial général pourrait disparaître au profit d’une année supplémentaire au secondaire et d’une année préparatoire à l’université? Une telle réforme permettrait aux Québécois de commencer l’université après 12 ans d’études comme c’est le cas ailleurs au Canada, en France, aux États-Unis et dans bien d’autres pays. Une réforme dans cette direction revaloriserait le secteur professionnel et technique, assurerait un meilleur encadrement aux élèves alors qu’ils ont 17 ans et 18 ans et permettrait sans doute de faire des économies budgétaires.

3 – Permettre aux assistés sociaux adultes de fréquenter un établissement d'enseignement secondaire en formation professionnelle ou postsecondaire sans perdre leur prestation. Actuellement, la loi sur l’assistance emploi l’interdit pour prévenir l’abus. Toutefois, cette interdiction décourage les personnes sur l’assistance emploi à se former en formation professionnelle. Par exemple, une personne qui n’a pas terminé son secondaire recevra de l’aide pour compléter son diplôme secondaire mais le financement sera difficile pour un adulte qui a terminé ses études secondaires et qui souhaite entreprendre un diplôme d’étude professionnelle.

4 - Évaluer les contrats de service au chapitre de l’employabilité, de la formation et de l’intégration en emploi que le gouvernement signe avec les groupes communautaires, le réseau scolaire ainsi qu’avec les écoles, collèges privés et les entreprises. On ne peut donner de subvention sans évaluation. Cette dernière peut également être une opportunité d’améliorer la qualité des services; elle peut assurer une bonne information sur la qualité des services des différents pourvoyeurs et ainsi encourager la concurrence entre eux, ce qui fouette la performance.

5 - Déplacer une partie de nos dépenses en formation vers la formation qualifiante en milieu de travail. Les entreprises québécoises n’investissement pas suffisamment dans la formation continue de leurs employés, formation que l’on peut certifier. Elles craignent perdre leur main-d’œuvre au profit d’autres entreprises une fois celle-ci formée. Il y a moyen de trouver des palliatifs à ce problème. De nombreuses entreprises ailleurs dans le monde investissent dans leurs employés sans que la peur du resquillage les en empêche.

Ce sont là quelques avenues de réformes qui permettraient à notre main-d’œuvre d’occuper de meilleurs emplois, mieux payés, et ainsi contribuer davantage à la création de richesses. Au-delà de ces cinq réformes que le Québec peut entreprendre seul, quatre autres requéraient la collaboration du gouvernement fédéral.

6 - Harmoniser et intégrer l’assurance emploi et l’assistance emploi. Trop de cotisants à l’assurance emploi qui perdent leur emploi se retrouvent sans protection et aboutissent à l’assistance emploi. Cette situation est inacceptable. Une intégration des deux programmes permettraient de réduire la durée des prestations ce qui serait bénéfique à la fois pour l’ensemble des cotisants mais aussi pour les chômeurs eux-mêmes. Cette schizophrénique entre l’assurance et l’assistance emploi a été permise grâce à un amendement constitutionnel adopté en 1938 qui consacra au fédéral la responsabilité de l’assurance-chômage, auparavant de responsabilité provinciale. Entre politiciens de bonne foi, il est possible de négocier des arrangements qui donneraient la latitude nécessaire aux provinces pour effectuer cette intégration. Des fédérations comme la Belgique ont choisi cette direction. Cette intégration permettrait notamment d’utiliser les fonds de l’assurance emploi pour financer la reconnaissance des compétences acquises en milieu de travail. Nous pourrions également implanter des comptes individuels de formation qui permettraient aux travailleurs de développer un plan de carrière et d’avoir accès à du financement pour acquérir des compétences additionnelles.

7 - Modifier l’assurance-emploi pour encourager les entreprises à retenir leur main-d’œuvre. Pendant des années et encore aujourd’hui, l’assurance-emploi est utilisée pour répartir les revenus dans les régions où le travail saisonnier est important. Il faut cesser ces pratiques qui font que, même en ville, l’emploi est devenu saisonnier pour bon nombre de personnes. Il faut trouver une autre façon de régler le problème du chômage saisonnier et de l’occupation du territoire. Les cotisations des entreprises devraient tenir compte de l’utilisation qu’elles font de l’assurance emploi. Il n’est pas nécessaire d’établir un système de cotisations selon l’expérience qui soit aussi rigoureux que celui établi par la Commission de santé et sécurité au travail mais les entreprises doivent être incitées à ne pas débaucher leur main-d’œuvre pour des périodes courtes et temporaires. Elles devraient être incitées à utiliser ces périodes pour former leurs employés.

8 - Attribuer la gestion de l’assurance emploi et de l’assistance emploi aux représentants des entreprises, de la main-d’œuvre et des gouvernements. Revoir le financement de l’assurance emploi pour que le gouvernement fédéral contribue aux prestations de chômage quand la situation économique se détériore afin de continuer à jouer son rôle de stabilisateur économique. Donner une voix décisive aux représentants des entreprises sur plusieurs questions comme c’est le cas aux États-Unis, en France et en Allemagne dans le domaine de la formation continue. Des réformes qui tardent à venir

Au Québec, malgré certaines améliorations, les réformes pour mieux arrimer l’éducation, la formation continue et les programmes de main-d’œuvre aux besoins du marché du travail sont demeurées timides par rapport à celles qui ont vu le jour ailleurs dans le monde. Depuis les années 90 et jusqu’à la dernière crise économique et financière, alors qu’ils devaient composer avec des pénuries de main-d’œuvre, plusieurs pays européens (le Royaume-Uni, l’Irlande, les pays scandinaves, la Belgique, l’Autriche et bien d’autres) et plusieurs États américains ont adopté des réformes majeures visant à développer et à mettre en valeur les compétences de leur population. Des réformes d’une telle ampleur n’ont pas eu lieu au Québec et au Canada. La crise économique récente a ramené sur les feux de l’actualité la question de la durée des prestations de chômage en laissant dans l’ombre la nécessité de réformes majeures.

Le partage des responsabilités entre le fédéral qui contrôle l’assurance-emploi et les provinces, l’assistance sociale, explique sans doute en partie notre immobilisme. Mais le ministère de l’Éducation ainsi que les réseaux de l’éducation ont également une part de responsabilité pour expliquer notre immobilisme en ce domaine. Rapprocher l’éducation des besoins du marché du travail n’a jamais été un objectif prioritaire pour ce ministère et ses réseaux.

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