Finances publiques: les services menacés au Québec ?
Michel Munger
Argent
Les finances publiques québécoises sont redevenues déficitaires et sous pression à long terme. Le gouvernement Charest a déjà annoncé son intention d'indexer de nouveau les tarifs des services pour qu'ils suivent dorénavant l'inflation.
Dans ce cadre, Argent s'est entretenu avec Marcelin Joanis, chercheur au centre interuniversitaire CIRANO et professeur au département économique de l'Université de Sherbrooke afin de bien cerner les décisions à prendre et leurs impacts.
Argent: Nous avons déjà parlé à des économistes qui estiment les finances publiques québécoises en nette difficulté. Les déficits nécessaires pour stimuler l'économie ainsi que le vieillissement de la population, qui rétrécirait l'assiette fiscale, les inquiètent. Êtes-vous d'accord avec eux ?
Marcelin Joanis: «Évidemment, la situation n'est pas rose. Les défis sont nombreux. Nous sommes entrés en récession avec une dette plus élevée qu'ailleurs et nous ferons face à un vieillissement de la population probablement plus rapide qu'ailleurs. Par contre, le côté plus positif est que la récession nous a frappés moins fort qu'ailleurs. Je suis présentement aux États-Unis et ils ont les mêmes débats mais la récession les a frappés plus fort. Quand on se compare, on se console.»
Argent: Avez-vous l'impression que les gens qui nous gouvernent voient l'ampleur du problème et qu'ils réagissent suffisamment ?
Marcelin Joanis: «Je pense qu'ils réalisent l'ampleur de la tâche et qu'ils l'accompliront rapidement. La reprise économique est encore jeune et timide. Il ne faut pas la freiner, par exemple en haussant les impôts trop rapidement. Par contre, il faut commencer dès maintenant à trouver les façons de faire qui vont nous permettre de revenir à l'équilibre budgétaire d'ici quelques années. Je souhaite que les politiciens prennent cette question-là à bras-le-corps, et ce le plus rapidement possible.»
Argent: Pouvez-vous nous donner un exemple concret de ce qui peut être fait pour rétablir l'équilibre ?
Marcelin Joanis: «Le gouvernement a déjà assez bien identifié que pour l'exercice 2013-14, il reste encore un peu plus de 5 G$ de mesures à mettre en oeuvre. C'est en surplus de celles déjà identifiées dans le budget 2009-10 comme l'augmentation de 1% de la TVQ, l'indexation des tarifs et une volonté de contenir la croissance des dépenses.»
«Malheureusement, la reprise économique ne sera pas suffisante pour ramener l'équilibre automatiquement. Il va falloir dégager de l'espace du côté des dépenses et nous ne pourrons pas échapper à l'idée de trouver des revenus. Ce qui est important, c'est que tout soit sur la table. Je ne crois pas qu'on puisse aller chercher les 5 G$ à un seul endroit. Il faudra regarder l'impôt et les autres sources de revenu.»
Argent: Croyez-vous que certains secteurs seront plus faciles à viser ?
Marcelin Joanis: «Cette réflexion nous permet de repenser notre fiscalité. Un grand défi auquel nous faisons face est celui des changements climatiques. Dans nos stratégies pour atteindre les cibles, il y a des outils de taxation, de fiscalité verte. Il faut en profiter pour réfléchir à l'idée de faire contribuer les pollueurs davantage. C'est le bon moment pour réfléchir à une taxe sur le carbone.»
Argent: Le monde politique aura-t-il le courage d'aller de l'avant avec de telles mesures ? Les libéraux de Stéphane Dion n'ont pas pu vendre la taxe sur le carbone et Barack Obama n'arrive pas toujours à convaincre le Congrès américain d'adopter des mesures que les représentants et sénateurs estiment impopulaires.
Marcelin Joanis: «C'est le ton des discussions aux États-Unis. D'une part, ça prend du leadership. Le Québec a une certaine chance. Nous affrontons les mêmes problèmes, à une échelle moindre. Aux États-Unis, le déficit budgétaire pour 2009 est de 9,9% du PIB, comparé à 1,6% au Québec. Si nous arrivons à réagir rapidement, nous gagnerons du terrain comparativement aux autres. Les choix seront difficiles mais quand même moins difficiles qu'ailleurs. Profitons-en pour en ressortir en meilleure position qu'avant la crise comparativement à l'Amérique du Nord et au monde.»
Argent: Quels sont les avantages que l'on peut récolter de ces efforts, à votre avis ? L'économie sera-t-elle plus concurrentielle ?
Marcelin Joanis: «Parmi les grands défis des prochaines décennies, il y a le financement de la santé et des pensions de vieillesse. Nous avons besoin d'une marge de manoeuvre pour faire face aux coûts croissants. L'assainissement des finances publiques doit avoir pour objectif la capacité pour le gouvernement du Québec de continuer à agir dans ces champs de compétence. C'est le maintien des programmes sociaux et du financement du système de santé.»
Argent: Ce que vous dites, finalement, c'est que la discipline budgétaire aujourd'hui veut dire davantage de services publics plus tard.
Marcelin Joanis: «C'est la façon dont il faut voir les choses. Rembourser la dette, ramener les finances publiques à l'équilibre, ça veut dire maintenir la capacité d'offrir des services sociaux comme ceux des services de garde. Il y a un risque réel, aussi, que nous retombions dans l'ornière des déficits et de l'endettement croissant que nous avons connus lors des années 1980 et 1990. Nous avons fait beaucoup d'efforts pour assainir nos finances publiques. Je pense que c'est fondamental de ne pas revenir à une telle situation.»
Argent: En tenant compte de cela, est-ce que ce nous voyons au gouvernement fédéral vous inquiète ? Essentiellement, les gens qui sont à la barre sont des conservateurs fiscaux mais ils ne font pas nécessairement preuve de discipline budgétaire.
Marcelin Joanis: «C'est le paradoxe que nous voyons souvent, comme aux États-Unis. Pendant les cinq années qui ont précédé la crise, nous nous sommes permis des baisses d'impôt et de taxes importantes dont nous ne réalisons pas toujours l'ampleur. Nous avons contribué, par nos choix, à accroître le déficit structurel des finances publiques.»
Argent: Vous donnez donc raison à Kevin Page, directeur parlementaire du budget à Ottawa, qui s'attend à un déficit structurel dû aux choix budgétaires des dernières années.
Marcelin Joanis: «Je dois donner raison, dans une large mesure, à son analyse. Le retour à l'équilibre est fondamental. Ça prendra du leadership. En mettant de l'avant des mesures, il faudra éviter de le faire en catimini. Il faut un large débat sur les principes d'un plan de retour à l'équilibre. Est-ce qu'on veut maintenir un régime fiscal progressif ? Veut-on taxer davantage la consommation que le revenu ? Il faut s'assurer que ce que l'on fait réponde à des objectifs à long terme.»
Argent: Ça nécessitera une bonne dose de courage.
Marcelin Joanis: «C'est l'occasion, pour nos politiciens, de faire preuve de courage politique. Contrairement à des situations connues par le passé, il pourrait y avoir des bénéfices politiques à agir de façon forte dans un dossier comme celui-là.»

