La gestion du trafic sur Internet, nécessité ou menace ?
Michel Munger
Argent
Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes a tenu des audiences sur la gestion du trafic sur Internet du 6 au 14 juillet. Dans ce cadre, Argent s'intéresse à deux enjeux clés. Ce texte traite des conséquences de la croissance du trafic en ligne.
La croissance d'Internet, si l'on regarde seulement quelques chiffres avancés par le groupe de consultants en télécoms SeaBoard Group, est simplement déroutante.
Selon la firme torontoise, le nombre d'utilisateurs passera de 1,4 à 1,6 milliard lors des 18 prochains mois. En 2007, le trafic représentait environ 600 millions de gigaoctets. En 2011, la seule demande des entreprises pour l'entreposage de données sera de 20 000 millions de Go, soit une hausse de 18 000 sur quatre ans.
Répondant à cette réalité, les fournisseurs d'accès ont eu gain de cause devant le CRTC l'automne dernier. L'organisme leur a donné le feu vert pour «gérer» le trafic lors des heures de grand achalandage. Cela leur donne la latitude nécessaire pour ralentir les activités soupçonnées d'engorger le réseau.
Toutefois, les protestations poussent l'institution fédérale à examiner la question une deuxième fois car les enjeux sont trop grands et la question a à peine été effleurée à l'époque.
Ce qui explique la croissance, indique Nicole Martel, PDG de l’Association québécoise des technologies, c'est que l'utilisation d'Internet se dirige de plus en plus vers des applications Web comme le traitement de texte sous Google Documents. Mais les applications hébergées sur des serveurs deviennent plus courantes pour les entreprises, qui délaissent de plus en plus les logiciels installés sur l'ordinateur. C'est ce qu'on appelle le cloud computing en anglais.
Si l'on ralentit le trafic afin de le «gérer», rappelle Nicole Martel, des entreprises seront lourdement pénalisées. «Que se passera-t-il ? Les fournisseurs d’applications recevront les plaintes des clients» insatisfaits car le service est trop lent à leur goût. «Ce ne seront pas les fournisseurs d’accès à Internet.»
Les membres de l'AQT adoptent le cloud computing, souligne Mme Martel. Elle craint donc que des entreprises comme Bell ne profitent de l'occasion pour servir leurs intérêts. «Nous ne leur prêtons pas forcément de mauvaises intentions, mais comme l’entreprise se trouve dans un environnement concurrentiel, la tentation pourrait être de privilégier ses clients.»
Un bel exemple de cloud computing se trouve à Brossard. La société Oriso se spécialise dans l’impartition de services informatiques pour les PME. Ses services incluent la livraison d'applications comptables ou des suites de logiciels comme le traitement de texte par le Web. Des clients écrivent dans leurs fichiers Word qui sont «entreposés» ailleurs que sur le disque dur local.
Pierre Root, chef d'exploitation chez Oriso, admet sa vulnérabilité devant le pouvoir des fournisseurs d'accès. «Si l’on étrangle le trafic, la performance de nos services diminuera. «Nous avons l’air de nous défendre si le client se plaint car il ne comprend pas la subtilité technologique [entre un réseau qui ralentit et un service moins efficace]. Nous avons un travail d’éducation à faire.»
M. Root souhaite donc que les autorités facilitent l'investissement plutôt que d'autoriser la «gestion» du trafic. «J’aimerais que le gouvernement, peu importe le palier, encourage à étendre les infrastructures […] et que le CRTC empêche le contrôle du trafic. Il faut plutôt inciter à rendre le réseau plus robuste.»
Philippe Le Roux, président de VDL2, une agence spécialisée dans la communication et le marketing Web, va un peu plus loin.
«En Amérique du Nord, souligne M. Le Roux, les compagnies cherchent à faire payer une valeur ajoutée pour le service qu’ils offrent présentement. L’île de Montréal, c’est 850 000 foyers qui dépensent 30 $ par mois, donc 25 M$ pour l’accès Internet à haute vitesse limité en bande passante et en nombre de gigaoctets. Pour 10% de ce budget, on pourrait donner l’accès à haute vitesse à toute la ville dans le cadre d’un projet public.»
Notre interlocuteur note que l'utilisation d'Internet a crû de 54% en deux ans dans le monde alors que la bande passante a grandi de 62%. En Amérique du Nord, l'évolution du réseau est plus lente mais il ne voit pas la menace d'engorgement agitée par Bell et Rogers.
«Leur argument est bidon, lâche M. Le Roux. Les compagnies prennent tout le contenu analogique comme la voix et la télévision pour l’amener sur Internet. S’il y avait un souci d’engorgement, ils ne le feraient pas.»
Quant aux périls potentiels du P2P, il n'en croit rien. «D’ici quatre ans, le P2P ne représentera même pas le tiers du réseau. Son poids est en décroissance.»
Iain Grant, analyste au SeaBoard Group, se porte à la défense des fournisseurs. D'après lui, la division presque égale du marché entre le câble et et le DSL indique qu'il y a une concurrence saine au Canada. Donc, bousculer les fournisseurs en les empêchant de gérer le trafic risque de nuire à l'investissement.
«La demande plus importante que l’offre ne ferait qu’accélérer la chute d’Internet à titre d’outil utile, affirme M. Grant. Cela découragerait l’investissement nécessaire afin de poursuivre son expansion.»
Et l'investissement est de taille, dit-il. Il faudrait que les entreprises misent 45 G$ US sur cinq ans en Amérique du Nord afin d'effectuer une mise à niveau.
À venir mardi: le débat sur la neutralité d'Internet

