Le lundi 13 février 2012

La revanche de Pierre Péladeau

7 janvier 2008 | 04h00
Journal de Montréal 
 Photo © ARGENT
Laurent Lapierre*

Le leadership est une réalité mystérieuse, assez fuyante pour qui veut l’étudier. Il est plus simple d’essayer de la comprendre, intuitivement et implicitement, que de tenter de l’expliquer scientifiquement.

Non seulement le leadership n’est pas une science exacte, mais ce n’est tout simplement pas une science. Pourtant, toute personne intelligente a une bonne idée de ce qu’est le leadership et se fait sa propre théorie, à partir de ses observations.

On vient tous de quelque part. On a été mis au monde par ses parents et on se met soi-même au monde pendant toute sa vie par la suite. Pierre Péladeau n’était pas différent. C’est un bel exemple qui permet de saisir ce qu’est le leadership.

En dépit de l’image qu’il aimait projeter, Pierre Péladeau était instruit (il avait étudié en philosophie), s’étant intéressé à Nietzsche qui a écrit sur la volonté de puissance et sur le surhomme. Il était aussi mélomane et homme de culture.

Son leadership prenait ses racines dans son coeur, ses tripes, autant que dans son intelligence, son imagination, son art de faire et son instinct de savoir bien s’entourer.

Détermination
Pierre Péladeau reconnaissait que sa mère avait joué un rôle majeur dans sa détermination à réussir. Lorsqu’il parlait de sa mère, Elmire, Pierre Péladeau disait d’elle qu’elle voulait gagner. Je le cite : « Elle disait toujours : Il faut jouer pour gagner. Ma mère ne perdait pas. Elle jouait au bridge deux ou trois fois par semaine, c’était un groupe de femmes qui jouaient ensemble pour cinq cents. Eh bien, il fallait qu’elle les gagne, ses cinq cents, et elle gagnait ! Elle jouait aux cartes pour gagner, pas pour jouer ou pour s’amuser. »

Cette femme avait beaucoup souffert de la faillite de son mari. « Elle disait que si mon père l’avait écoutée, il n’aurait pas fait faillite. Ça, elle l’a répétée bien des fois. C’était une femme fière. Je l’ai vue pleurer une seule fois : elle avait 83 ans, elle était à l’hôpital. Elle était dans un lit avec des barreaux, et elle pleurait parce qu’elle ne pouvait pas descendre du lit. Elle pleurait de rage ! Ma mère n’était pas une braillarde. »

À quelqu’un qui lui demandait ce qu’il aimerait dire à son père s’il pouvait s’entretenir avec lui, il a répondu : « Je dirais que j’ai bâti grâce à lui. Que c’est en réaction à son échec que j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose, et que j’aurais tellement aimé le faire avec lui. »

Frustration
Pierre Péladeau a vécu comme une frustration à la fois la déception de sa mère et la situation économique de la famille qui en avait découlé. « Au collège, les autres avaient de l’argent dans leurs poches, moi je n’avais pas un sou. Je me sentais à part. Je me suis dit : Ça ne sera pas toujours comme ça ! Bientôt, je vais tous pouvoir vous acheter, bande de caves ! J’ai commencé à penser comme ça vers 10 ou 12 ans. »

On comprend mieux que malgré les nombreuses offres qui lui ont été faites de faire de la politique, il ait choisi de réussir dans la sphère économique.

La vie personnelle tumultueuse de Pierre Péladeau est bien connue et, à la fin de sa vie, il n’avait aucune réticence à parler ouvertement de lui et de ses émotions.

C’est sur Beethoven, le grand compositeur allemand, qu’il s’appuyait pour affirmer sa conviction. « Beethoven a écrit la plus belle musique du monde parce qu’il n’a parlé que de ce qu’il a vécu : ses angoisses, ses peurs, ses amours, ses joies. Il n’a pas parlé de la vie de Bach mais de sa vie à lui, et c’est pour ça que c’est beau ! »

Une vie, c’est complexe. On ne peut pas en ramener le moteur à une équation, une théorie ou un noyau simple. Il n’y a pas de motivation dégradante pour bâtir et pour réussir. Mais dans l’histoire de Pierre Péladeau, telle qu’il la racontait lui-même, on comprend qu’il voulait prendre sa revanche sur la vie. Il faut, bien sûr, du talent et une intelligence pratique ; mais ça peut être très noble quand c’est bien assumé et contrôlé.

*Laurent Lapierre est titulaire de la chaire d'études Pierre-Péladeau à HEC Montréal.

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