Lettre à François Legault
Le 20 novembre 2011 à 16h14 | David Descôteaux
M. Legault,
D'entrée de jeu, laissez-moi vous dire que vous êtes fou. Faut être masochiste pour vouloir diriger le Québec quand les finances publiques s'apprêtent à nous exploser en plein visage. Mais peut-être êtes-vous simplement courageux.
Pourquoi les gens voteraient pour vous? Aucune idée. Paraît que les Québécois et Québécoises veulent du changement. Moi j'ai l'impression qu'ils préfèrent le statu quo. La moindre idée de réforme, et ils se braquent. Mais les sondages le disent : vous pourriez devenir notre premier ministre. C'est pourquoi je vous écris.
L'autre soir après une partie de hockey, je parlais avec deux amis. L'un travaille dans une boutique au centre commercial de Rosemère. La boutique ferme dans un mois. Il va perdre son emploi. Plusieurs commerçants en arrachent. Moins de gens arpentent le centre d'achat comparé à l'an passé, dit-il. L'autre copain travaille au Resto Pop Ste-Thérèse. Un organisme qui secourt les démunis. « Des itinérants, j'en ai jamais vu autant », me dit-il. La soupe populaire du chef... n'a jamais été aussi populaire.
Le Québec n'évitera pas la récession. Sur le plancher des vaches, le carnage a commencé. Et les finances publiques vont empirer. Le jour de votre éventuelle élection, en 2012, ce sera pire. Si l'État veut pouvoir aider les vrais démunis, il devra faire des choix budgétaires déchirants.
Votre plus grand défi sera de faire comprendre aux citoyens que ce n'est plus une question idéologique — de gauche ou de droite. C'est maintenant mathématique. L'endettement excessif, les promesses de retraite intenables, les déficits cachés... Tout ça nous rattrape aujourd'hui.
Il faudra trouver des revenus — en contrant les échappatoires fiscales et la corruption, par exemple. Mais surtout, l'État devra apprendre à vivre selon ses moyens. Des choix feront mal. Au fil des ans, l'État a accroché plusieurs citoyens à ses mamelles. En les décrochant, plusieurs vont brailler.
Or nos fonctionnaires ne sont pas des abstractions. Ce sont nos voisins. Le coéquipier au hockey, l'amie qu'on découvre au cours de danse des enfants. Des pères et des mères de famille. Nous sommes tous dans le même bateau, qu'on le veuille ou non. Pour traverser la tempête, il faudra se découvrir un esprit d'équipe. Pas évident, dans la société du chaque-groupe-de-pression-pour-lui-même.
Plusieurs vous demanderont d'attendre, de repousser le problème. On vous dira que le Québec se porte bien. Que les oiseaux de malheur comme moi sont des charlatans. Moi je vous dis : mieux vaut faire des réformes tout de suite, à notre façon. Avant que des forces extérieures nous imposent ces réformes, de manière brusque.
J'ai entendu cette métaphore : l'immeuble brûle. Nous étions au 2e étage il y a peu. Nous aurions pu sauter en bas — on se serait cassé une cheville. Mais nous avons décidé d'attendre. Le feu a grimpé, et nous sommes aujourd'hui au cinquième étage. Quand on va sauter, ça va faire mal. Mais si on attend encore...
Êtes-vous prêt pour ce défi, M. Legault? Ou portez-vous, aussi, des lunettes roses? Comme le dit Spiderman (à chacun ses références), un grand pouvoir implique de grandes responsabilités.
Votre programme ne m'impressionne guère. Mais je nourris un espoir : que vous soyez un homme intelligent, qui nous réserve des surprises. Qui sait que pour faire des réformes, il faut d'abord se faire élire. Et pour ça, il faut y aller tout doux avec les électeurs et les groupes d'intérêt.
Quoi qu'il en soit, une chose demeure : vous êtes fou. Courageux? On verra.
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