Dormir au gaz
Mise à jour: 3 novembre 2008 | 07h46
J'étais complètement en instinct de survie lorsque j'ai démarré mon entreprise. Cela a façonné et imprégné en moi certaines particularités dans ma manière d'aborder les affaires.
J'ai, par exemple, développé une forte capacité à identifier et à saisir pleinement toutes les occasions possibles afin de générer des ventes. J'avais la réputation d'être plutôt dure à battre sous cet aspect. Pourtant, je me souviens très bien d'avoir déjà dormi au gaz.
Ça faisait un an que nous étions en affaires. J'avais rencontré une équipe de formateurs/pédagogues. Rapidement, j'ai vu que nous pouvions faire de bonnes affaires ensemble. Ma vision se résumait assez simplement. Leur compagnie possédait de l'expertise en développement et adaptation de contenus pédagogiques; la nôtre produisait le contenant pour diffuser le tout sur support cédérom et Internet.
POTENTIEL D'AFFAIRES
J'avais cru comprendre que cette entreprise avait un contact très privilégié avec un important manufacturier. Un chef de file nord-américain spécialisé dans la fabrication d'autocars. Le genre de client manufacturier qui présentait le profil idéal pour le développement de solutions de formation multimédias. J'étais certaine qu'il y avait assurément là un bon potentiel d'affaires.
De manière vigilante, je gardais et j'entretenais des relations étroites avec mon éventuel partenaire de contenus pédagogiques, espérant vivement pouvoir parvenir à concrétiser quelque chose.
Puis, un jour vint la demande tant attendue. "Il faut qu'on se voie rapidement. On vient de rencontrer notre client manufacturier, et il est prêt à envisager de nous octroyer un mandat de formation multimédia. Mais nous voulons lui offrir une solution clés en main !", me lança le partenaire d'affaires.
PROPOSITION
Je sautai sur l'occasion. Après des semaines et des week-ends de travail acharné, nous fûmes en mesure de déposer une proposition conjointe. Un mois plus tard, nous venions de décrocher le plus important contrat de formation multimédia jamais octroyé au Québec. C'était la joie.
Mais le mandat en était un de taille. En fait, le calendrier de production ne laissait aucune marge de manoeuvre. Il fallait doubler les effectifs de notre production. Rendre le tout opérationnel ne fut pas une mince affaire.
À vrai dire, ce fut l'enfer. Tout comme notre partenaire, on s'était complètement mobilisés afin de livrer l'application de formation. Finalement, nous réussîmes à livrer un bon produit. Le client ne fut pas satisfait, il fut enchanté. À un point tel qu'il renouvela le contrat pour une année supplémentaire.
Au beau milieu du deuxième livrable, je reçus l'appel du manufacturier. "Anne, la salle de formation multimédia roule à plein régime. Aurais-tu quelqu'un à nous référer pour la surveillance des employés assignés en formation pour le quart de nuit de la prochaine année ?", me demanda-t-il. Sans hésiter, je répondis, en empruntant l'un de mes tons les plus dynamiques, un énorme : "Mais bien sûr, cher client !"
Je n'avais pas la ressource. Mais quelques téléphones et contacts me menèrent à un jeune homme qui accepta le mandat. Les semaines défilèrent les unes après les autres. J'étais fière d'avoir saisi l'occasion de développer encore des affaires. Tout allait pour le mieux pour ce nouveau contrat totalement inhabituel pour notre compagnie.
Mais un jour, mon client m'informa d'une nouvelle qui me jeta complètement à terre. "On a découvert ton gars en train de dormir dans un sleeping bag. Apparemment, il a convaincu nos employés d'en faire tout autant. Notre salle de formation est rendue un dortoir. On ne sait pas depuis combien de temps cette mascarade est en place..."
CE QUE JE COMPRIS
Dans cette histoire, l'employé pigiste ne fut pas le seul à dormir au gaz. Je me suis plutôt identifiée comme étant la personne qui avait le plus dormi. Je compris que vouloir tout faire et tout offrir (même si j'étais de bonne foi) était une erreur. Tout cela aurait pu me faire perdre gros. Depuis cet événement, je m'assure d'être bien éveillée avant de saisir n'importe quelle occasion d'affaires.
* Anne Marcotte est présidente de Vivemtia. Elle peut être jointe à anne.marcotte@vivemtia.ca


