Le vendredi 10 février 2012

Amener l'eau au moulin

25 mars 2008 | 07h27
ARGENT 
 © ARGENT

Les ventes de mon entreprise étaient au coeur de mes préoccupations quotidiennes. Constamment, je devais penser à amener de l'eau au moulin. Et je trouvais qu'il était bien assoiffé, mon moulin. La tâche était lourde. La responsabilité, de plus en plus prenante.

À temps plein, soirs et weekends compris, je cherchais des occasions pour générer des ventes. Les fins de mois arrivent vite. Beaucoup trop vite. Et les frais fixes, eux, sont perpétuellement au rendez-vous.

Au départ, ma sollicitation était plutôt contenue. Lentement, je commençai cependant à perdre mes inhibitions. Et devins plus audacieuse.

Vint un jour un gala reconnaissance, où j'avais remporté un prix. Les convives attendaient que je prenne la parole afin de faire le traditionnel discours. Nerveuse ? Oui, un peu. Pas tout à fait en raison du discours, cependant.

Attirer l'attention

Depuis le début de la soirée, mon moulin me disait qu'il fallait absolument réussir quelque chose : attirer l'attention du président d'honneur de l'événement, un homme d'affaires en vue et difficilement accessible.

Avant de me diriger au micro, je fis donc un détour sur la scène. Et je chuchotai à l'oreille de Paul Delage Roberge, grand patron des Ailes de la Mode : « Vous devriez me présenter à votre directeur marketing. Mon entreprise offre des solutions Internet et on a beaucoup de potentiel. Vous me remettez justement un prix ce soir pour le souligner... ! »

Il esquissa un sourire en me remettant mon trophée et j'obtins une rencontre. Le projet n'aboutit pas, mais le fait d'avoir joué avec culot me fit comprendre que j'avais bien peu à y perdre, sinon des chances de contrat. D'audacieuse, je devins donc culottée.

Les chutes Niagara

Je commençais cependant à me sentir exténuée. Je n'avais pas vraiment encore les moyens d'embaucher des ressources pour m'épauler au développement d'affaires. Et je cherchais un ultime moyen pour faire exploser les ventes. Une sorte de levier extrême.

Un jour, j'appris que le gouver nement planifiait une importante mission commerciale à l'étranger. Il s'agissait de la plus importante mission jamais organisée par le gouvernement du Québec. Destination Chine.

Les responsables s'affairaient à identifier et inviter les grandes organisations. Sur la liste : Cascades, le Cirque du Soleil, Bombardier, etc. Il me vint une idée. Et si je proposais la candidature de mon entreprise de quatre employés !

Ridicule, cette idée ? Il était évident que l'entreprise n'était pas qualifiée pour ce genre de mission. Et c'est effectivement ce que la plupart pensa. Mais, comme on le sait, j'en étais à un stade où il (le ridicule) ne me faisait plus peur. Ce ne sont pas tellement les occasions d'affaires en Chine qui m'intéressaient, mais les 160 entrepreneurs québécois qui allaient se retrouver prisonniers d'un vol d'avion. Un vol d'une durée de 20 heures. Vingt heures de ma vie d'entrepreneure où je pourrais me promener avec mon ordinateur portable. Et faire des démonstrations de notre savoirfaire Internet. Pour mon moulin, il pourrait littéralement s'agir des chutes Niagara.

Comment faire ?

Comme la plupart, le gouvernement aussi fut quelque peu sceptique. Je demeurais cependant convaincue que notre entreprise avait le potentiel de jouer, un jour, un rôle intéressant dans l'industrie des nouvelles technologies. Secteur d'activités qui, en 1997, en était encore à ses tout premiers débuts. C'est avec ces propos-là que j'argumentai mon point de vue auprès de l'un des représentants du gouvernement.

Quelques semaines plus tard, je reçus une lettre, signée Lucien Bouchard. Oui, mon entreprise venait d'être retenue pour cette grande mission. Elle se classait maintenant au prestigieux rang des participants. Et c'est ainsi que je pus m'envoler pour la Chine. Au retour, notre chiffre d'affaires avait doublé.

Quoi retenir ?

J'ai rapidement fait encadrer les photos souvenirs de ces événements marquants, de même que la lettre de Lucien Bouchard. Ils ont orné fièrement les murs de mon bureau pendant dix ans. Et chaque fois que mon moulin me redemandait de l'eau, ils me rappelaient ceci : le ridicule, c'est souvent d'avoir peur du ridicule.

anne.marcotte@vivemtia.ca

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